Qu'est-ce que le réensauvagement ?
Urbanisation, artificialisation des sols, déforestation, exploitations intensives… Aujourd’hui, seulement 3 % de la surface des continents, comprenant les zones polaires et les déserts inhabitables, restent inexploités par l’humain. En conséquence, la biodiversité s’effondre. Face à la sixième extinction de masse en cours, le réensauvagement apparaît comme une stratégie prometteuse pour restaurer la biodiversité et favoriser la résilience des écosystèmes.
Imaginé aux États-Unis dans les années 1990, le concept de réensauvagement invite à protéger une zone définie pour lui permettre de retrouver toutes ses fonctionnalités d’origine, c’est-à-dire qui existaient avant que les activités humaines ne les perturbent ou ne les dégradent (recréer une zone humide qui avait été asséchée par exemple). Il s’agit notamment de favoriser le retour de la flore et de la faune sauvage qui occupaient les lieux autrefois, dans la mesure où elles sont adaptées au contexte climatique d’aujourd’hui.
On arrête de vouloir tout contrôler et on laisse faire la nature.
Jean-Baptiste Mihoub, chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation du Muséum national d’Histoire naturelle.
On peut choisir de laisser du jour au lendemain la zone en libre évolution, en cessant « simplement » toute pression humaine. Le retour du sauvage peut alors se faire spontanément (le loup dans le parc national du Mercantour, en France) et les dynamiques naturelles telles que la prédation, la compétition ou la régénération végétale, se remettre en place d’elles-mêmes.
Mais on peut aussi donner un coup de pouce, avec des réintroductions (le bouquetin et l’ours dans les Pyrénées, l’astragale dans le parc national des Calanques…). Cette intervention initiale permet de rétablir les processus écologiques essentiels, avant d’envisager la libre évolution.
Le choix entre ces deux approches dépend du contexte écologique et des objectifs de conservation. Dans les deux cas, il s’agit de viser à terme la restauration d’un écosystème dans sa globalité.
Doit-on forcément « mettre sous cloche » la nature ?
Réensauvager implique souvent de créer des espaces protégés, de type réserve naturelle, pour permettre des espèces sensibles aux activités humaines, comme les grands carnivores, de revenir et prospérer. À l’heure actuelle, seul 1 % du territoire hexagonal est reconnu comme zone en protection forte1, c’est-à-dire dans laquelle les pressions anthropiques sont « absentes, évitées, supprimées ou fortement limitées ».
L’État ambitionne de protéger 30 % du territoire national et des eaux maritimes d’ici 2030, dont 10 % en protection renforcée (comme en Italie). Mais cette stratégie se heurte à diverses critiques qui fustigent une « mise sous cloche » de ces espaces. En réalité, seule une infime partie des aires dites en protection forte ne tolère rien d’autre que la recherche scientifique. Ailleurs, la conciliation des objectifs de protection avec le maintien des activités humaines est toujours privilégiée et, souvent, seules les activités destructrices sont limitées, voire interdites.
Ainsi, plus qu’une séparation stricte entre les humains et les autres êtres vivants, le réensauvagement consiste plutôt à créer des sanctuaires dans lesquels on « accepte un droit à l’intimité et à la sécurité pour les êtres vivants non-humains », précise la naturaliste Béatrice Kremer-Cochet, cofondatrice de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire. « Lorsque l'humain pénètre dans ces espaces, il doit y aller en invité et respecter ses hôtes. »
Comment faire accepter le réensauvagement ?
Quel que soit le projet de réensauvagement, il est donc essentiel que celui-ci soit pensé en concertation avec l’ensemble des usagers d’un territoire (éleveurs, chasseurs, agriculteurs, citoyens, collectivités…). « C’est la clé d’un programme qui aura des chances de réussite », affirme Jean-Baptiste Mihoub, qui met en garde contre des décisions imposées par l’État.
Il est également nécessaire de faire œuvre de pédagogie, en battant en brèche des idées reçues très ancrées dans l’imaginaire collectif – à l’instar du « grand méchant loup » –, mais aussi en montrant des exemples de réintroduction réussie, comme celle du castor dans les Vosges du Nord. Les barrages érigés par ce rongeur ont recréé des plans d’eau et des zones humides, impulsant le retour de certaines espèces d’oiseaux et d’insectes.
Qu’est-ce qu’une zone humide ?
Quels sont les territoires propices au réensauvagement ?
Dans une étude récente1, des chercheurs ont identifié 117 millions d’hectares en Europe, soit un quart de sa superficie, propice au réensauvagement : 76 % de ces territoires se trouve en Scandinavie, en Écosse et dans la péninsule ibérique.
En France, la Corse se prêterait particulièrement à un réensauvagement actif, par la réintroduction de carnivores. En attendant des programmes d’envergure, des citoyens et des associations se mobilisent pour acquérir des parcelles dans le but d’y laisser la nature reprendre ses droits.
L’association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) a par exemple créé quatre Réserves de Vie Sauvage dans la Drôme et les Côtes d’Armor, dont une dans une ancienne zone d’extraction de graviers redevenue zone humide, et une autre dans un ancien enclos de chasse.
Pour Jean-Baptiste Mihoub, le réensauvagement doit être envisagé partout, y compris là où on ne l’attend pas : « Que ce soit dans une zone commerciale, dans un cimetière, sur une ancienne terre agricole, au bord d’un cours d’eau ou dans une forêt qui a longtemps été exploitée intensivement, on peut décider du jour au lendemain d’alléger les pressions qui s’exercent sur le vivant et redonner de l’espace à l’expression de la nature. »
Et chacun à son échelle peut y contribuer, en laissant par exemple les orties prospérer dans un coin de son jardin, en plantant uniquement des essences locales, en bannissant l’utilisation de pesticides, en restant sur les sentiers lors des promenades en forêt, ou encore en favorisant les produits issus de l’agriculture biologique, locaux et de saison dans son panier de courses.
Le vivant dans son intégralité est une assurance vie pour l’espèce humaine. Il faut voir le réensauvagement comme un projet de futur collectif.
Jean-Baptiste Mihoub, chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation du Muséum national d’Histoire naturelle.
Relecture scientifique
Jean-Baptiste Mihoub
Enseignant - chercheur au Muséum national d’Histoire naturelle (Centre d’écologie et des sciences de la conservation - CESCO).
Le réensauvagement.
Rencontre du 30 mai 2022 dans l'Auditorium de la Grande Galerie de l’Évolution.
- 1
Décret n°2022-527 du 12 avril 2022 pris en application de l'article L. 110-4 du code de l'environnement et définissant la notion de protection forte et les modalités de la mise en œuvre de cette protection forte.
- 2
Expanding European protected areas through rewilding
Araújo, Miguel B. et al.
Current Biology, Volume 34, Issue 17, 3931 - 3940.e5
