« La biodiversité va changer de visage »
En 1994, l’ouverture de la Grande Galerie de l’Évolution offrait un espace inédit dédié à l’évolution, la biodiversité et aux relations de l’Homme avec son environnement. 30 ans après, quelle est désormais notre vision de notre planète ? Et quelles sont nos connaissances de sa biodiversité ?
Des chercheurs du Muséum font le point.
Guillaume Lecointre, systématicien et professeur du Muséum national d'Histoire naturelle, revient sur l’histoire de l’évolution.

Guillaume Lecointre, systématicien et professeur du Muséum national d’Histoire naturelle
© MNHN - J.-C. DomenechEn quoi consiste votre spécialité ?
Nous les systématiciens, nous essayons d’ordonner le vivant. Pour cela, nous restituons les liens de parenté entre les espèces, ce qui permet d’en faire ensuite des classifications et et documenter les détails de leur évolution. Et pour comprendre l’évolution, nous étudions également comment celle-ci se fait au jour le jour, autrement dit de quelle façon s’opère, d'une part, la sélection naturelle et, d'autre part, la dérive génétique, c'est-à-dire les variations aléatoires dans le patrimoine génétique d'une population.
Dans ces deux domaines, l’étude des parentés et celle des mécanismes, les approches ont considérablement progressé ces 30 dernières années.
Quelles ont été ces avancées ?
La systématique moléculaire, qui consiste à comparer le matériel génétique des organismes, a révélé énormément de surprises. Par exemple, le fait que les champignons sont plus proches des animaux qu’ils ne le sont des plantes, ou encore, que les faucons ne sont pas apparentés aux aigles. Le Muséum a été l’un des pionniers en la matière, dès les années 1990, et a contribué à la naissance d’un réseau de laboratoires dédiés.
En ce qui concerne la sélection naturelle, c’est-à-dire la transmission à sa descendance des variations favorables à la reproduction des organismes, la biologie moderne a aussi revu sa copie.
Il est à présent admis que des variations fortuites qui sont susceptibles d’être sélectionnées se produisent en permanence, à toutes les échelles, à celle de nos cellules comme à celle de nos cultures. Elles ne sont pas seulement génétiques. De plus, ces variations ne sont pas uniquement transmises par les cellules sexuelles. Par exemple, les variations culturelles se transmettent aussi à leur niveau : comportement des « parents », alimentation, capacités techniques, langue… Et les caractéristiques ainsi transmises ont des effets évolutifs.
D’autre part, on sait qu’il n’existe pas de programme génétique prédéfini inscrit dans les cellules des individus, mais des caractéristiques qui vont se déclencher, ou non, selon des facteurs environnementaux (température, interactions avec d’autres molécules…).
Aujourd'hui, le gène n’est plus considéré comme le régisseur tout puissant qui ordonne tout ce qui se passe dans l’organisme, ni un notaire qui décide ce qui sera légué aux descendants. Son expression dépend du hasard et des contraintes environnementales.
Quels sont les impacts de ces nouvelles approches théoriques ?
L’anatomie comparée et la systématique phylogénétique avaient déjà permis de dessiner un arbre phylogénétique (reflet indirect d’un arbre généalogique) qui n’a pas de sommet unique, ne constate pas de "grandes étapes". Il établit juste qui partage quoi avec qui. Il raconte ainsi, à travers l’évolution, qui est apparenté avec qui. Cela a scellé la fin d’une vision linéaire de la nature qui reposait sur un récit destiné à héroïser la place de l’humain. Ce qu’il y a de relativement nouveau, c’est que la systématique moléculaire a montré que chez les micro-organismes, il peut y avoir transfert d’une partie de matériel génétique entre espèces séparées depuis des millions d’années. Cela a changé la forme de l’arbre du vivant concernant les micro-organismes, qui est devenu un réseau.
Plus récemment, l’idée que l’évolution n’est pas le fruit d’un programme génétique pré-écrit a engendré une révolution. Les gènes sont passés de « régisseurs » à « partenaires ». Des partenaires qui impulsent des orientations, qui elles-mêmes pourront être modifiées au fil du développement de l’individu, parfois parsemé « d’accidents » : le développement est une aventure.
Tout cela est désormais connu, mais n’a pas encore pénétré les programmes scolaires. Or, cette nouvelle vision peut avoir des incidences socio-politiques. On a longtemps vécu avec l’idée d’un déterminisme biologique étroit qui conditionnerait nos comportements à notre ADN, en invoquant par exemple abusivement un « gène de la violence », « un gène de l’intelligence », etc. Or, admettre que les individualités corporelles ne sont pas le fruit d’une fatalité programmée, mais celui d’une construction peut limiter quelques abus concernant le supposé destin qu’on assignait jadis aux individus.
Ainsi, la biologie moderne sort de son "tout génétique". En parallèle, l'opposition entre nature et culture s’estompe aujourd’hui. La théorie de l’évolution incorpore l’évolution de la culture. Par exemple, en Asie centrale, les langues, qui se transmettent, sont des barrières à la reproduction plus fortes que la géographie. Elles façonnent donc la structure génétique des populations. Il en va de même des techniques de chasse chez les baleines, transmises par les mères à la descendance.
Ces nouvelles approches évolutives dessinent également de nouvelles perspectives médicales, notamment dans la lutte contre le cancer. Plutôt que d’essayer d’éradiquer les cellules cancéreuses, des chercheurs tentent déjà – et avec succès – de conserver les cellules résistantes au traitement en régime "bas", c'est-à-dire dans un état et un nombre stabilisés, de façon à créer un équilibre viable avec le reste des cellules sensibles de la tumeur. Ce faisant, les chercheurs intègrent la sélection naturelle à leurs raisonnements, puisque celle-ci se produit au sein même de nos corps. On passe ainsi d’une thérapie éliminative à une thérapie évolutionnaire, dite "thérapie adaptative".
Quelles évolutions peut-on constater à notre échelle et avec quels impacts sur la biodiversité ?
Nous assistons à des évolutions au quotidien. C’est le cas en particulier des micro-organismes (virus et bactéries) qui peuvent évoluer très vite comme nous l’avons vu avec les différents variants du virus SARS-Cov-2, responsable du Covid-19. Des milliards de variants n’ont cessé d’apparaître, et ceux qui ont eu un peu plus de virulence se sont le mieux répandus : ils disposaient d’un boulevard de millions de personnes, ce qui, à leur échelle, leur donnait largement les conditions et le temps de varier. Pour les organismes plus gros, les transmissions de variations sont plus lentes, mais ces 30 dernières années, nous avons par exemple noté l’apparition de nouveaux lézards dans les îles adriatiques.
L’évolution du vivant
Quelles évolutions peut-on prévoir au vu des changements environnementaux ?
La fragmentation des espaces naturels par les usages humains, l’exploitation des espèces sauvages, la hausse des températures, l’augmentation (ou la diminution, selon les endroits) des précipitations sont les principaux facteurs qui vont affecter la biodiversité. La Terre ne va pas se vider mais la biodiversité va changer de visage.
Tout d’abord, nous nous orientons probablement vers une diversité d’espèces généralistes de petite taille. Certaines espèces très spécialisées pour un environnement auront du mal à s’adapter aux nouvelles conditions et risquent davantage de disparaître que les généralistes qui s’accommodent plus facilement d’environnements différents. Dans certains cas, des espèces spécialisées dans les milieux arides s’étendront, comme cela se voit déjà avec des implantations d’arbres caractéristiques du Sud de la France vers le nord du pays. Les grandes espèces animales disparaîtront avant les petites, car les changements sont trop rapides pour que les gros mammifères aient le temps de s’adapter. En effet, chez les vertébrés, plus l’espèce est de grande taille et plus le temps de génération est long. L’adaptation (qui est la stabilisation dans la population de variations favorisées au cours des générations) demande ainsi de nombreuses générations, et donc du temps.
Le climat de la Terre a sans cesse varié au cours de son histoire, mais c’est la brutalité des changements que nous provoquons actuellement qui est problématique et conduit à la disparition massive et rapide d’espèces. Depuis l’apparition de l’espèce humaine, le taux d’extinction des genres de vertébrés a été multiplié par 35.
Le milieu marin est lui aussi triplement impacté par l’acidification qui empêche les animaux de calcifier et donc de former coquilles ou os, affectant les coquillages, les crustacés, les poissons osseux et les coraux. Ces derniers sont également victimes de l’élévation de la température de l’eau (qui les fait blanchir puis mourir) et aussi des microplastiques (qui abaissent leur fécondité). Si les coraux meurent, ce sont des dizaines de milliers d’espèces qui habitent les récifs coralliens qui disparaissent de la zone. C’est la raison pour laquelle les récifs coralliens sont si importants : ce sont des points chauds de biodiversité. Par ailleurs, puisque les microplastiques ne se dégradent pas, ils deviennent de véritables « tueurs en série » : ils sont absorbés par les zooplanctons qui, une fois morts, sont eux-mêmes mangés par d’autres zooplanctons, etc. L’ensemble de la chaîne alimentaire est perturbée.
Donc dans le monde de demain, il faut se préparer à des changements dans la répartition des biomasses et de la biodiversité. La vraie question n’est pas celle de la disparition de la biodiversité – qui n’adviendra pas à court et moyen terme –, la vraie question c’est : quelle biodiversité laissons-nous à nos petits enfants ? Les problèmes environnementaux sont avant tout des problèmes politiques, économiques et philosophiques.
L’émergence des zoonoses, une mécanique implacable
Que pouvons-nous faire pour limiter cet impact brutal ?
La première action véritablement utile réclame une modification profonde de nos organisations économiques et géopolitiques. Car aujourd’hui, nous produisons déjà suffisamment de kilocalories alimentaires à l’échelle globale pour nourrir toute l’humanité. Mais si des gens sont malnutris ou meurent encore aujourd’hui de faim, c’est en raison d’une répartition trop inégale des richesses, avec une partie minoritaire de l’humanité riche gaspillant les ressources.
Le second angle est une modification de l’alimentation humaine. Nous savons que les premières causes de l’érosion de la biodiversité sont l’usage de la terre et en particulier l’emprise agricole. Si nous voulons préserver les derniers espaces terrestres propices à la biodiversité que sont notamment les forêts des zones intertropicales et les savanes arborées, nous devons trouver d’autres ressources. Cela est d’autant plus urgent que les sols déjà cultivés s’épuisent. La culture des algues semble une piste prometteuse : consacrer 2 % de la surface marine à la production d’algues permettrait de nourrir toute l’humanité ! Bien sûr, cela implique une acculturation à la consommation d’algues, déjà courante dans les pays asiatiques, et des circuits commerciaux adaptés.
La science peut-elle aider ?
Les technosciences peuvent contribuer à trouver des solutions, mais celles-ci seront insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’un changement de philosophie économique mondial. La science seule ne peut rien.
Certaines solutions existent déjà. Si elles ne sont pas à l’œuvre, ou uniquement localement, alors que la préservation de la biodiversité est un enjeu global (la pollution ne connaît pas de frontières), c’est pour des raisons de répartition des richesses, d’appropriation. Le libre cours laissé à l’appropriation du monde n’est pas un problème scientifique, mais philosophique, et au bout du compte, politique.
Cela dit, aucun effort n’est superflu. À notre échelle de citoyen, consommer différemment est un premier pas important. Car notre carte bancaire a énormément de pouvoir ; le consommateur influe par ses achats. Privilégier les circuits courts, remettre en question le consumérisme, aller vers une économie socialement solidaire et responsable de l’environnement (à travers l’agroécologie) pèsera.
Il est important que les pays riches le fassent, car nous sommes les plus gros consommateurs. Même si nos efforts individuels et à échelle européenne semblent dérisoires par rapport à l’impact par exemple des Chinois, du sous-continent indien ou des Américains, c’est en donnant l’exemple que nous parviendrons à changer les comportements. Il faut garder espoir et démontrer que "faire autrement", c’est possible.
Interview réalisée en avril 2024. Remerciements à Guillaume Lecointre, systématicien et professeur du Muséum national d'Histoire naturelle, Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité (UMR 7205)